Au Pays de Kaline

Au Pays de Kaline

Mon Grand Arbre et les autres

Toutes les larmes du passé semblent dérisoires et ridicules le jour où la mort, cette garce, vient vous arracher votre coeur. Papa. C'est quand on perd son seul, véritable et inconditionnel amour que l'on comprend qu'on ne sera plus jamais aimé d'un amour sans mesure et qu'on se retrouvera seul pour affronter le reste de sa vie.

 

 

C'est durant ses dernières semaines de maladie et après son départ, que j’ai compris que ce que j’ai autrefois appelé « souffrance » n’était que du pipi de chat. Que de larmes gaspillées pour rien : des cons, des petits bobos de rien du tout, de futiles non-événements... Quand le monstre vient, il vous arrache un morceau de votre âme, comme si de rien n'était. Une amputation au couteau à beurre, sans anesthésie pendant l'acte, ni antalgiques ou prothèse après.

C'est la vérité crue, le monde réel qui vous frappe en pleine gueule : pas celui où les gentils sont victorieux et les méchants punis.

C'était mon roi, mon Eddard Stark : bon, honnête, juste et droit ; un être exceptionnel dans ce monde de médiocrité. Un homme de peu de mots, qui récitait du Shakespeare avec les yeux qui brillent. Un homme simple, à la fois austère et incroyablement aimant.

 

LES MOTS

 

Les fictions les plus noires deviennent un monde plus accueillants face à ce crabe. Aucun mot ne pourra jamais décrire cette mutilation. Je suis bien incapable de l'expliquer. Comment trouver les mots décrivant cette cruauté ?

Les mots... Les mots... Inaccessibles et vains.

 

Aucun prêchi-prêcha ne pourra jamais préparer à cette horreur et encore moins la soulager. Les mots de réconfort, de circonstance, deviennent même insultants tant ils semblent dérisoires, plats, creux. Pas d’apaisement, pas de guérison : ce qui est amputé est amputé. Ce vide devient tangible, un néant qui fait partie de vous jusqu'à ce qu'arrive votre tour de faire partie du néant. Une silencieuse agonie qui ne cessera de résonner en vous jusqu'à ce que votre tombe vous ouvre les bras.

 

« Il faut savoir vivre avec... » Phrase bateau et risible. Piètre planche de salut. « Il faut vivre avec... » Faire de ce mal un compagnon, faire de ce vide abyssal une présence bienveillante.

 

Il faut avancer... Avancer... Pffff. Avancer en sachant que d'autres maux viendront nous vider au fil des années, nous grignoter sans relâche notre âme. Un morceau du cœur arraché par-ci, un autre rongé par-là. À nous de vivre en sachant nous accrocher désespérément à notre sourire, en gardant l'amour dans ce qui nous reste de cœur et d'âme. À nous d'avancer en faisant de notre mieux avec ce qui nous reste.

 

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OMBRE BIENVEILLANTE

 

Je ne sais pas trop comment faire ça. La rééducation est longue : je tâtonne, je trébuche, reste à terre parfois... Souvent... J'essaie de me relever, de m'appuyer sur cet amour immense et éternel qu'il m'a donné, de m'appuyer sur nos souvenirs. Qu'il serait doux de pouvoir se reposer sur une autre personne parfois. Pas longtemps, je ne veux pas déranger. Juste pour reprendre mon souffle, un peu de force et de courage avant de boiter en avant. Mais les autres n'existent pas dans ces moments-là. Est-ce la compréhension de leur impuissance, l'incompréhension de ma douleur ? La douleur fait fuir les autres. C'est ainsi, on n'y peut rien. Alors je fuis avec eux, pour ne pas les embarrasser, pour ne pas les faire fuir, pour ne pas être seule. Mais je reste seule. Et pour la première fois de ma vie, je réalise que sans lui je serai toujours seule, qu'il n'y a plus personne. Il était ma force immuable, mon abri, mon foyer, mon grand arbre.

 

Je l'appelais mon grand arbre. Je lui disais en boutade qu'à l'ombre des grands arbres ne poussait que de la mauvaise herbe, mais que la mauvaise était tenace. Mon grand arbre, si fort, si grand, si bienveillant. Il était toujours là. Je m'éloignais, j'explorais la vie et le monde, en sachant qu'à tout moment je pouvais revenir me reposer contre son tronc immense et solide, à l'ombre de son amour infini.

 

Mais la tempête à arracher mon grand arbre. Il n'y a plus d'ombre, plus de racines. Alors il reste les autres. Les autres. Les autres qui déguerpissent. Les autres qui ont bien mieux à faire, parce que la vie continue. La vie continue, le soleil continue à se lever le matin. Le monde est pressé, il n'a pas de temps à perdre avec la mort. Le monde doit vivre et ne surtout pas penser à la mort, aussi inévitable soit-elle. Il ne va pas ralentir pour vous prendre la main et vous aider à vous relever. Le monde n'est pas un grand arbre.

 

 

Vous ne pouvez pas non plus dire au monde " Va devant, j'ai besoin de m'arrêter pendant quelque temps, je te rejoindrai plus tard". Parce que le monde n'attend pas. Si je reste derrière... Si je reste derrière je perds tout, je perds le reste de mon monde, je le perds lui. Lui qui déteste la tristesse et la faiblesse, lui qui avance à grands pas sans jamais regarder en arrière ou ceux qui restent derrière. La menace, jamais clairement formulée, mais toujours présente et pesante, plane pendant les mois qui suivent sa mort. Qu'il était étrange de n'avoir pour toute ombre que celle de cette épée.

 

Alors je cours avec ou après les autres. Ces autres qui n'attendent pas, ces autres qui ne peuvent offrir qu'un amour conditionnel, ces autres qui vous demandent d'avancer.

Piètre bravade que ma fuite en avant, mais j'essaie de suivre les conseils des autres, par peur du désert sans ombre ni oasis...

 

 

TACTICS, COMRADES, TACTICS!

 

J'essaie de prendre la douleur en pleine gueule...

« T'as vu comme je suis forte? Je gère tu vois ? Comme tu m'as dit, comme tu voudrais que je sois. Oh... Pas assez vite ? Pas assez forte ? Désolée. »

« Comment ça oublier la douleur ? Tourner la page ? C’est ça ta solution : tourner la page. Ok, je vais essayer. »

J'abandonne la douleur en pleine gueule. Cet affrontement ne va pas assez vite pour les autres. Pas le temps de souffrir. Souffrir ça sert à rien.

Alors je lutte pour sourire à nouveau pour de vrai... Les autres, ça aime quand on rit.

Un p'tit verre... Ca aide à faire semblant... À rire pour rien... À vomir... Le vin n'aide pas. Désolée.

Je prends sur moi... J'essaie de me souvenir de la personne que j'étais avant... Je porte ce masque... J'y arrive, ça y'est, je me souviens !!! Ah non... Le masque de bouffon tombe. Désolée. 

Un petit verre pour oublier tout ça.

 

 

 

Mais je sais que je vais y arriver, parce que j'ai des méga-super-pouvoirs cachés au fond de moi. Vachement bien cachés, mais je veux croire que je suis Katwoman ! INCREVABLE! (7 ou 9 vies?)

 

 

TROIS ANS APRÈS

 

Trois ans. Trois ans déjà. Trois ans seulement.

Trois mois de deuil semblent déjà trop longs pour certains. Trois jours de deuil et déjà il faut avancer, trois semaines de deuil et déjà il faut tourner la page. Après trois heures de deuil, il faut déjà faire bonne figure, sourire aux autres, ne pas faire son deuil, ou alors seulement après l'enterrement, quand tout le monde est parti, de 23H30 à 2H du mat'. Faire son deuil, pffffff, encore une expression qui veut tout dire et rien dire. Comme s'il y avait un programme bien établi, les fameuses étapes du deuil! Connerie! Encore ce besoin que le monde a de schématiser, de transformer en action ce qui ne peut être compris, touché...Un besoin de mettre une date limite, de un à sept, le plus vite possible et puis basta! Youpi!

 

Trois ans de deuil et un droit au deuil au compte-gouttes, bien caché, seule avec moi.

Les autres m'auront offert cela : la force de vivre sans eux, la compréhension et l'acceptation que les autres n'aident pas. Les autres ne sont pas là pour vous épauler dans ces moments-là. Non seulement ils en sont incapables, mais ce n'est pas leur rôle. Il n'y a qu'un père.

Peu de gens sont capables d'aimer de manière inconditionnelle. Et moi, j'ai eu pendant 34 ans une personne qui m'a aimée d'un amour absolu. Rares sont les personnes qui ont eu cette chance. Une personne, c'est déjà immense, 34 ans, c'est déjà beaucoup. Pas assez, mais tellement plus que tant d'autres.

Je suis heureuse aujourd'hui d'avoir affronté le pire sans appui. Chaque moment de solitude est devenu au fil de ces trois années une bénédiction. Pas de masque, pas de sourire forcé, pas de verre de vin. Les autres m'aiment comme ils peuvent, je les aime comme je peux et c'est très bien, c'est suffisant. Avoir besoin des autres parfois est tout à fait légitime, il nous arrive tous de tomber. Mais c'est seul que chacun se relève, tout doucement, à son rythme. Tout comme il n'est pas juste que les autres vous demandent de renier votre peine, il serait injuste d'imposer à autrui la responsabilité de votre mieux-être. Pire, ce serait remettre sa force entre les mains d'un autre, dépendre d'un autre et de ce fait abandonner  et perdre une autre partie de soi.

 

 



09/11/2016
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